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04.01.2008

Un cadeau

Je me suis offert un livre par Internet. Le merle d'Arthur Keelt.

Je l'avais trouvé par hasard sur un rayon de ma bibliothèque de quartier. J'aime bien faire ça.
Je l'ai lu avec grand plaisir.

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J'ai aimé cet homme (Arthur Keelt) pour son humour et sa façon d'écrire tellement sympa. Trois niveaux d'écriture. Le récit (genre fantastique), les pensées délurées en italique et décalé, et les explications genre dico (c'est moi qui dit ça) dans une autre écriture en décalé.
J'ai relevé la partie sur les bibliothèques, mais je garde en réserve ses élucubrations sur les chats, pour une autre fois. Quand je parlerai du mien de chat.

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Le Merle de Arthur Keelt
traduit par Jean-Bernard Pouy


Exception faite de ses essais de linguistique, pratiqués seulement par les érudits, la gloire d’Arthur Keelt (Klagenfurt, Autriche, 1902 - Paris, 1982) tient à cet unique et bref récit, Le merle (Die Amsel), écrit en 1954 dans les montagnes de Styrie et publié à Innsbruck.
Le livre a fait l’objet d’une première traduction française en 1968, puis il a disparu, au grand dam des lecteurs éclairés.
Le merle est-il une chronique autobiographique ? Comme le souligne Jean-Bernard Pouy, son nouveau traducteur, il convient plutôt de parler de « récit voltairien », même si son auteur en est le personnage central. Arthur Keelt se voulait un bouddhiste atypique. Peut-être doit-il à cette disposition d’esprit une écriture toute de simplicité et qui parfois atteint à la grâce, ainsi qu’une rare hauteur de vue (2277 m).


Un extrait, en cadeau.

LES LIBRAIRIES :
Il y a au moins une boutique que les bandits n’attaquent jamais,
Ou alors ça ne se dit pas

C’est la librairie. On me rétorquera illico que c’est normal, il n’y a pas beaucoup d’argent dans les caisses, et le livre, les livres, c’est lourd, plus que les bijoux, c’est encombrant à déménager, comparé aux billets de banque. Mais, bon, tout ça ressemble fort à de faux arguments. Trois ou quatre lingots doivent peser à peu près autant que deux ou trois livres d’art sur Rubens ou un manuel de recettes de cuisine de Carinthie inférieure. Non, je crois fermement que les bandits et monte-en-l’air de tout poil sont suffisamment intelligents pour savoir que, dans une librairie, il y a toujours quelqu’un en maraude, qui bouquine, cherche, fouille. Donc un témoin, un danger potentiel, quand ce ne sont pas des enfants qui testent, grivellent, parcourent. Donc la possibilité d’une bavure horrible. Le livre en soi peut-il être, lui, l’objet de la convoitise d’un bandit ? Après tout, un beau cambriolage à la Arsène Lupin ou à la Fantomas pourrait vous donner cinq ou six ans de lecture assurée. Ce qui n’est pas rien, à y bien réfléchir. Non, les gangsters, avec du fric, de l’or, des bijoux, sont tranquilles, c’est une denrée neutre, morte, inerte, échangeable, revendable.

Et puis, le soir, autour de la table, quand les malfrats, sous la lampe unique descendant du plafond, se mettent au difficile et psychopathologique partage, avec des bouquins, ça deviendrait impossible. Comment faire des tas égaux ? A Helmut-la-Membrane tout ce qui est traduit de l’espagnol, à Gunther Doigts-de-Fée L’Homme sans qualités, à Karl-le-Cher-fou la collection complète du bon Sigmund et à Frida-le-Chassis-qui-me-rend-dingue les vingt-deux volumes de l’histoire de l’empire austrogoth-hongrois ? Comment faire ? Partager en calculant la valeur ? Donner trois cents livres populaires contre une étude sur le Caravage en couleur ? Impossible, les voleurs savent qu’un tas, pour être égal à un tas, doit à peu près représenter le même volume. Sinon il va y avoir des inimitiés durables et de la viande au plafond.

Il faut enfin se persuader que les braqueurs, face à cette masse immense et muette faite de papier, d’encre et d’imprimerie et de pensées secrètes, pourraient se laisser aller à ouvrir leurs proies et donc à lire, à vibrer, à ne plus rien foutre que ça, à se cultiver, à devenir meilleurs. Ils supprimeraient ce à quoi ils se sentaient destinés, c’est-à-dire l’angoisse. En lisant, ils auraient une chance de ne plus assassiner, cambrioler ou torturer. Ils deviendraient autres, des êtres concernés par la poésie douloureuse du monde, ce qui nous différencie efficacement de la bête.


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LIRE :
Lire est une expérience traumatisante. C’est déchiffrer, contraint à l’immobilité et à une vitesse sidérante, sur le petit espace d’une feuille de papier, des signes calligraphiques abstraits qui, deux par deux, puis mots par mots, phrases par phrases, provoquent du son, du bruit, produisent ensuite dus sens, des images, de la musique. Alors le lecteur parle muettement, joue sans gestes, interprète sans effets de manches. Il se fabrique, dans le grand silence du monde et de sa tête, un cinéma personnel où il tient tous les rôles, où ils construit le décor, où il compose la musique, prisonnier d’une fiction ou d’un système de pensée qu’il découvre pas à pas. Si le lecteur lit en diagonale, saute des pages ou va directement à la fin, il se fabrique, toujours à grande vitesse, des ellipses, des résumés, des contractions de texte. Il fait un travail énorme. C’est pourquoi il ne faut pas dire, ne jamais dire, que c’est facile de lire. C’est terrible, c’est difficile. A force, ça semble simple, mais ce n’est jamais, en tout cas, innocent.

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